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Artur Silvestri: „Apocalypsis cum figuris“

– Tu permets? dit-elle en lui enlevant ses lunettes de soleil. Sans un mot, l’homme acquiesça; il faisait presque nuit et elles ne lui servaient plus vraiment ŕ rien. Elle les regarda attentivement, suivant absente, du doigt, la monture de corne; elle fouilla ensuite dans son sac ŕ la recherche d’un miroir. Ses mouvements étaient rapides, précis, l’image-męme du feu.

– Elles me vont — dit-elle, et il se souvint qu’elle était belle.

– Je n’ai jamais mis de lunettes; les montures sont toujours lourdes et laissent un vilain trait violet sur la peau… ça rend le visage plus pointu. Mais aujourd’hui, avec toi, c’est ce que je vais mettre.

Elle tournait le miroir en demi-cercles lents et larges, pour mieux se voir:

– Ça me va, oui, du moins il me semble.

– Tu es belle — murmura-t-il et la femme se sentit un instant heureuse. Elle ferma ŕ demi les yeux, tendue, elle aurait voulu ętre prise en photo ŕ l’instant: ses images n’avaient jamais eu cet éclat mystérieux.

Il faisait déjŕ nuit et la route semblait lointaine, immatérielle. Elle se dit qu’elle ręvait, mais qu’elle n’aurait pas voulu se réveiller.

– Nous n’en avons plus pour longtemps, je pense que dans une demi-heure nous y serons — dit-il en ajustant sa voix; il eut une toux sčche et elle frissonna. A mon avis, c’est le meilleur moment, il n’y a plus personne sur la route, tu vois bien.

Il regarda dans le rétroviseur: rien que la nuit. Il se détendit et fit un geste vague.

– Si on voyageait le jour, tu verrais lŕ-bas, quelque part, un village presque mystérieux. Vu de loin il est pareil aux localités de la plaine, une sorte de foręt d’arbres fruitiers. Mais ce type d’arbres change de couleur de façon imprévisible et ŕ bien y regarder, il semble que tout flotte sur un nuage de fumée. Le clocher de l’église męme donne une image floue.

Il s’était brusquement tu et la voiture avait ralenti.

– On reviendra, n’est-ce pas? demanda la femme.

Il jeta un coup d’oeil attentif ŕ la route, puis coupa le moteur.

– Oui, nous reviendrons, évidemment — dit-il. N’aie pas peur, rien de grave, ajouta-t-il en descendant. Elle tendit le bras sur le dossier et apaisée, tout ŕ coup, le laissa pendouiller. Elle ręva un instant ŕ un pays chaud et ŕ des vacances avec lui, l’été. L’air salé l’enivrait. On n’entendait rien autour, mais sur le tard elle se rendit compte qu’une voiture les avait doublés.

– Peu de voyageurs — dit-il ensuite, lorsqu’ils avaient redémarré. Les gens attendent minuit dans les maisons, les femmes sortent du garde-manger noix et craquelins ŕ distribuer, dans les fourneaux cuisent les brioches de Noël. Il parlait sans réfléchir, comme s’il lisait une histoire.

– Bientôt les petits chanteurs de Noël se mettront en route — continua-t-elle et dans les villages déserts qu’ils traversaient, on croyait vraiment deviner de mystérieux groupes d’enfants avec d’immenses besaces accrochées au cou, respirant ŕ peine dans leurs épais manteaux en peau de mouton et leurs gros bonnets. Pourtant, rien de tout cela ne se passait, la nuit était encore solitaire et étrangčre.

– C’est notre premier Noël — tu te rends compte? Et il pensa ŕ toute ces nuits de Noël anonymes, aux vieux chants de Noël enregistrés sur son magnéto et il sentit l’odeur de cire brűlée et de vin sauvage, il vit rouler devant lui des millions de noix et de pommes, issus d’une corne de l’abondance imaginaire.

– Lorsque j’étais en Moldavie, dans le Haut Pays, — dit-elle, — j’aurais aimé passer une nuit comme celle-ci ŕ la campagne, écouter les claquements de fouet qui accompagnent les vśux, sortir sur le pas de la porte et distribuer aux enfants des craquelins, sortir moi-męme du fourneau les brioches-cozonac…

– Dormir dans un grand lit paysan, dans une chambre presque monacale, inondée du fantastique parfum de basilic, perdue dans les oreillers et les gros édredons, se réveiller le matin, lorsque les fenętres sont fumantes et les vitres gelées, puis faire disparaître de son souffle leur glace baroque, essuyer la vitre de la manche rčche de la chemise de nuit en lin et voir le lendemain de la Nativité le monde comme au premier jour de la Création. Il avait ajouté tout cela d’une voix précipitée et claire, comme s’il lisait un livre.

Elle ouvrit grand les yeux:

– Comment sais-tu tout cela? Tu n’es pas vrai.

Il sourit sans rien dire. Les champs muets semblaient gris. Le vent commençait ŕ souffler et elle pensait qu’il allait peut-ętre neiger. La neige faisait défaut, mais la fęte avait commencé sans elle. Devant eux, ŕ la lumičre des phares de gros tourbillons de poussičre valsaient et il lui sembla avoir les yeux qui piquent.

– Ce n’est pas ta maison, n’est-ce pas? demanda-t-elle brusquement. C’était vrai, mais il la connaissait bien; il se souvint du village oů ils allaient et il regarda attentivement, une fois de plus, dans son rétroviseur.

– „Lorsqu’il fera chaud, on y reviendra, si tu veux. La vie ŕ la campagne est sans doute fascinante, du moins je l’imagine. Je n’ai rien vu de ce monde-ci, bien que je sois lŕ depuis deux ans”. Elle s’était empressée de tout dire d’un coup, ce qu’elle voilait en fait c’était voyager partout avec lui, elle n’aurait męme pas posé de questions: oů? Tout était lŕ.

– Tout est désert; murmura-t-il, comme s’il avait été seul. Le silence s’était installé, elle évita de le troubler et elle sentit monter, de quelque part, une émotion accablante qui lui interdisait de parler. Ils approchaient, sans nul doute, et c’est ŕ peine alors qu’elle vit défiler, ŕ la vitesse de la voiture, les rivičres qui se retiraient dans le noir, des ponts fantomatiques, des foręts épaisses et mystérieuses, de petites fenętres éclairées, comme des lucioles, des routes noires, comme dessinées, ça et lŕ un arbre solitaire.

– Tu vois? dit-elle, surprise, les bougies de Noël brűlent, les sapins sont allumés. Ils avaient ralenti. Puis la voiture s’arręta.

– Nous y sommes, dit-il, en sortant.

Par la portičre entrouverte, pénétra un froid sec, le gel des maladies mortelles. Elle frémit, comme si elle s’était retrouvée sur une plančte inconnue. La fraîcheur lui semblait étrangčre, ŕ la montagne l’hiver n’était pas comme ça. Ici, dans l’air frais et angoissant flottaient les échos d’un monde incertain, comme décousu. Elle se souvint, sans raison, des feux sorciers qui brűlaient la nuit dans les marécages inconnus, lŕ oů les gens hésitent toujours ŕ s’aventurer.

Puis elle s’y habitua et la grande porte cochčre métallique, qu’il était en train d’ouvrir, lui plut. Dans sa poitrine, le bonheur battit des ailes comme une colombe libérée. Elle le vit pensif, ŕ la lumičre des phares, mais elle ne s’en inquiéta pas: son visage apparemment froid, imperturbable, avait sa gravité habituelle, rien de plus. Elle se souvint du froncement de ses sourcils et il lui sembla l’entendre dire, comme d’habitude: „Je veux seulement comprendre, c’est tout!”. Mais il n’avait rien dit, l’homme avait seulement regardé négligemment la route déserte, il fit tourner plusieurs fois ses clés sur son doigt, puis les soupesa dans la main. Finalement, il monta auprčs d’elle:

– C’est une nuit sans lune — dit la femme, le regardant les yeux brillants. Il l’écouta et repoussa légčrement sa tęte en arričre, regardant en haut sans but.

– Oui, dit-il. Et au ciel il n’y a pas une étoile.

Il n’y avait effectivement nulle lumičre lŕ haut. Un vide infini se déroulait par-dessus leurs tętes. Ils s’étaient avancés imperceptiblement le long d’une allée qu’elle n’avait pas remarquée et la voiture s’était arrętée tout doucement. Lorsqu’elle se rendit compte qu’elle était seule, elle ressentit encore plus profondément les couleurs du bonheur et elle cru un instant que cet écho du cśur impatient, ce temps suspendu, cette utopie, étaient la béatitude męme. Il était appuyé ŕ la voiture et fumait calmement, tirant de temps en temps une bouffée. Il attendait qu’elle fut perdue définitivement dans les brumes du sortilčge. Et elle s’y perdit.

De toutes parts, déferlaient vers eux les sons de la nuit et il les écoutait charmé. Elle se réveilla aussi dans ce monde archaďque; et il lui sembla d’un coup percevoir, en un frémissement sonore dense et indistinct, tout ce qu’il vivait. Le vent soufflait et ses aiguilles faisaient entendre entre les arbres de longs gémissements. Il respirait, il regardait; il posa la main sur le volant et il senti sur sa peau la fraîcheur du métal; l’ivresse de la vie. Les lumičres s’éteignirent, il sursauta.

– Entrons, veux-tu? — dit-il, en lui tenant la portičre. Elle descendit comme sur un nuage et la maison paysanne, désormais sombre, lui parut plus grande.

– Je suis heureuse, dit-elle en frissonnant; et elle entra. Il alluma et, comme si elle se réveillait brusquement, elle tapa tans ses mains.

– Tu es surprise? — demanda-t-il d’une voix émue.

Elle tourna plusieurs fois dans la pičce assez large, marchant sur les tapis profonds et sur les peaux de biches. Elle s’arręta.

– Je suis heureuse, dit-elle, appuyant sur chaque syllabe. Elle s’appuyait au battant de la porte. Elle regarda en arričre, vers la porte du jardin: un voiture tardive venait de passer pour se perdre dans le noir.

– Allume partout maintenant — dit-il; et il sortit.

La femme demeura quelques instants en proie ŕ un charme invraisemblable et ce n’est que plus tard qu’elle entendit au loin les petits chanteurs de Noël faisant résonner de façon grotesque leurs peaux de buffle gonflées, faisant claquer leurs fouets. Le monde semblait avoir commencé ŕ se réjouir de la purification universelle. Il était enfin né.

– J’ai fermé les grandes portes. Les chants de Noël, il vaut mieux les entendre de loin, dit-il et elle le regretta. Elle aurait voulu, au contraire, ouvrir largement les portes, se tenir sur le seuil et déverser des flots de craquelins et de pommes sur les enfants aux joues rosies par le froid. Mais elle chassa la tristesse: elle sera avec lui seul. Elle se retira sur un canapé et chercha dans son sac les lunettes de soleil; sans s’en rendre compte, elle les posa sur une chaise, ŕ côté. Elle était enchantée, son esprit redevint musical.

Lorsqu’elle comprit que les lumičres brillaient partout, elle sűt que désormais sa vie allait ętre différente; rien ne serait plus pareil.

Elle se dit qu’elle allait vivre cette fois-ci la fęte jusqu’au bout et elle l’appela d’une voix d’adolescente presque. L’homme arriva. Il était en bras de chemise, avec son pantalon de velours côtelé; il semblait trčs jeune et ses mouvements agiles étaient rapides, juvéniles. Il souriait pour la premičre fois depuis longtemps.

– Sais-tu ce que j’ai fait? demanda-t-il avec une étincelle amusée dans le regard. J’ai mis les brioches-cozonac au four, pour que l’odeur de Noël se répande dans toute la maison.

Elle frappa dans ses mains et souhaita tout ŕ coup voir la maison; elle savait bien qu’elle n’était pas grande, mais elle voulait en prendre possession, autant qu’elle était. Ils étaient allés partout, elle avait aimé. Il lui semblait qu’elle l’avait quittée la veille et qu’elle y revenait aprčs une brčve absence.

– J’y ai déjŕ vécu, dit-elle pour lui faire plaisir, mais un frisson la prit. Ça avait l’air vrai. Il fallait chasser cette sensation trouble. Et elle la chassa.

– Je voudrais ętre contente avec toi, dit-elle en prenant place ŕ table, oů tout semblait préparé pour eux, les longs cierges blancs et rouges. Elle chercha une allumette.

– Ne les allume pas encore, proposa-t-il, il n’est pas encore minuit. Elle aurait voulu lui caresser la joue et elle le regarda. Ses traits pensifs s’étaient allongés en un sourire sans fin.

– Laisse-moi chercher les vins, les rôtis et les brioches-cozonac. Demain le monde va se régénérer avec nous et je veux m’en réjouir dčs aujourd’hui.

– Tu es jeune, — dit-il et il demeura seul. Les vitres des grandes fenętres sombres reflétaient un visage sans contour; la vitre s’était embuée et une goutte transperça d’un coup son image brouillée de haut en bas. Il ne la vit pas, ses yeux s’étaient fermés et ses paupičres vibraient, comme si les larme se préparaient ŕ en jaillir. Il savait pourtant bien qu’il n’allait pas pleurer, son bonheur ŕ lui avait commencé par une émotion paisible. Il ne regardait rien, il écoutait; si le feu vivant dans l’âtre avait pu couvrir le bruit du vent, il aurait pu imaginer qu’il était lŕ depuis longtemps, depuis l’époque oů il apprenait ŕ peine ŕ lire. Le vrombissement dense et persistent avait complčtement effacé le temps et il lui sembla ętre au dessus des heures, dans un instant absolu, sans fin. La chaleur ne l’avait pas ramolli, elle l’arrachait seulement ŕ la nuit froide.

Sur le tard, sa main avait bougé indistinctement et il senti l’opposition de l’air brűlant. Il transpirait. C’était peut-ętre le moment de se réveiller, mais il languissait encore. Sa vie lui sembla, sans y penser, pareille ŕ celle de la nature.

Il aurait peut-ętre du entendre séparément les bruits qui, juxtaposés, créaient l’enchantement, mais il n’en fit rien. Il laissa se conjuguer les feux, le vent, ses gestes hypnotisés, ŕ elle, qu’il pressentait ŕ distance et de leur matičre aérienne naquit, comme du sable de la mer, l’écume d’un bonheur tardif.

Elle l’entendit ręver d’elle et elle arriva; il ouvrit les yeux, mais rien n’avait changé. Il lui demanda si elle était lŕ; oui, elle était lŕ. La femme sourit.

– Il va peut-ętre neiger, qui sait… dit-elle comme si elle avait promené distraitement ses doigts dans sa chevelure. Elle demeurait appuyée ŕ un mur, son ombre hésita un instant, dans une projection fantastique ŕ travers la pičce.

Il bougea frissonnant et pensa qu’il faudrait peut-ętre ouvrir la fenętre. Le charme des fętes paisibles venait de la nuit, avec la fraîcheur. Ils étaient côte ŕ côte, les bras appuyés au rebord de la fenętre. Un son de grelots passa dans l’air et un instant les traîneaux de Bucovine lui revinrent en mémoire. Ce n’étaient peut-ętre que des enfants; les petits chanteurs avaient commencé leurs randonnées.

– Parfois dans le verger, la nuit, on entend des pas lointains — dit-il, réveillé, en essayant d’écouter la nuit. Lŕ, quelque part, il y a un verger abandonné et il fit un geste large, comme si le monde entier allait devenir dčs le lendemain un verger sans maître. Elle pensa qu’au printemps, les cerisiers et les pommiers fleurissaient en ce lieu; elle en respira, dans son imagination, les fleurs blanches qui gardaient encore quelques bribes d’un monde sauvage.

– Je secouerai les premičres fleurs pour toi — dit l’homme, — et nous dormirons, les nuits claires d’été perdus dans les herbes, au loin. Les matinées pures qu’ils n’avaient pas vécues semblaient murmurer dans son histoire; mais ce n’étaient que les claquements de fouet des petits chanteurs de Noël ou les bourgeons du printemps ŕ venir.

Il écoutait le souffle imperceptible, végétal; la nuit lui avait semblé violette. Avec la fraîcheur de la nuit, la fumée enivrante de l’hiver pénétrait dans la pičce, profonde, comme une buée immatérielle; ils en sentaient l’odeur dans leurs narines, comme un tabac fort, brutal, préparant un sommeil veillé par de méchantes fées. Et pourtant, le bonheur demeurait; ils écoutaient, loin du monde, en eux, une longue musique, narcotique. A travers la fenętre fermée, au loin, la nuit semblait s’éclairer, pareille ŕ un crépuscule, qu’ils n’avaient pas vu lŕ, ensemble.

Il regarda attentivement passer les petits chanteurs de Noël; les bruits l’apaisčrent. Il était sorti un instant et elle avait regardé par la fenętre les lanternes s’éloigner. C’était peut-ętre l’heure oů la fęte avait depuis longtemps vaincu l’attente; il lui sembla, ŕ elle, entendre les cloches, mais ce n’était qu’un leurre. Quelque part, une lueur apparut, comme l’explosion d’une météorite, mais elle s’éteignit. Ses yeux avaient glissés absents sur cette comčte imaginaire; elle sourit ŕ une émotion sans paroles. Il avait surgi d’un coup, versant d’une bouteille un vin couleur de sang. Le son du vin glougloutant dans les verres la fit frissonner; il en garda quelques gouttes sur les doigts. Il sourit regardant sans but.

Il était tard, mais pour eux, rien n’avait commencé: un monde nouveau clignotait dans leur imagination, avec une clarté d’aurore. Il entendait peut-ętre l’appel d’un souvenir envenimé d’absinthe, quelque rappel de la mémoire. Il voulait écouter se perdre, toujours plus pâles, les échos des chants de Noël; le jardin qu’il avait sillonné pieds nus, dans la rosée, l’attendait maintenant désert, gelé, mais il se souvint qu’il y avait été heureux et seul. Il sentit que c’était pour lui le dernier soir de solitude; il ne pouvait plus rien lui arriver. Elle s’était assise sur un tabouret devant le miroir, il avait allumé une cigarette et avait peut-ętre pensé ŕ leurs innombrables nuits ŕ venir. Il se préparait ŕ sortir: „quelques instants — dit-il, la nuit est si profonde, comme si le monde, désormais sans mythes, se préparait ŕ glisser dans le chaos”. Il se dit qu’il écrirait peut-ętre un jour sur tout cela, mais il savait bien que le bonheur est muet. Il la regardait tendu, elle rencontra son regard dans la glace:

– Marie, murmura l’homme d’une voix profonde. Elle ferma les yeux et, en les rouvrant, elle ne vit plus que l’image de la porte entrouverte. Elle demeura le regard tendu, puis elle secoua sa chevelure. Elle aurait voulu ętre belle et, en approchant du miroir, elle promena ses doigts sur ses joues. Ses yeux étaient cernés, elle le savait, mais les traces des cernes s’en iraient. Elle chercha son sac et le trouva; elle mit de la musique; elle ne savait pas vraiment pourquoi il avait enregistré des madrigaux. Les voix candides, vibrant ŕ l’unisson, la charmčrent. Elle avait soigneusement poudré son visage et elle constata que sa pâleur avait disparu; elle fut contente de la pâte nacrée qu’elle avait disposée autour de ses yeux. Son regard bleu en parut encore plus scintillant, lorsque les cils se chargčrent de rimmel. Elle se souvint des dizaines de miroirs de sa vie de femme et elle savait bien qu’aucun d’entre eux n’avait si fidčlement rendu son esprit que celui-ci. Un doigt s’arręta sur ses lčvres ŕ la maničre d’une interrogation. Dehors, on venait d’entendre le claquement d’un fouet; ce sont les derniers chanteurs de Noël, se dit-elle. Elle vit dans la glace son verre ŕ lui, ŕ demi vide: l’odeur sauvage du vin rouge parvint ŕ elle et la pičce lui sembla tout d’un coup déserte. Elle s’était levée et elle aperçut sur la chaise ses lunettes de soleil, ouvertes.

– C’est Noël — murmura Marie en allumant les bougies; des lumičres verdâtres se mirent ŕ papillonner sur les murs et elle l’appela sans un mot. Elle ouvrit la porte, elle voulait l’accueillir, elle était, enfin, belle pour lui seul. Il lui semblait que la nuit était passée et elle sortit: la solitude l’entoura.

La lune s’était levée; mais dans la profondeur du ciel, les étoiles semblaient perdues ŕ jamais. Il ressentit dans l’air une odeur de brűlé, qu’elle n’avait encore jamais ressentie, comme une sorte d’absinthe sec. Il faisait froid, les yeux commençaient ŕ lui faire mal, mais elle l’avait vu, de dos, les bras en croix, accroché par-dessus la porte cochčre verrouillée. Elle approcha et, ŕ travers sa chemise gelée, elle sentit la brűlure d’une cartouche.

1984

ARTUR SILVESTRI

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